samedi 16 avril 2011

L'histoire des huit petits coeurs...

     - Dis Papa, tu me racontes une histoire s’il te plaît…
     - Il est tard il faut que tu dormes.
     - S’il te plaît Papa, une pas longue…
     - Bon d’accord.
     - Merci Papa !
     - Du calme. Je vais te raconter l’histoire des huit petits cœurs. C’est une histoire vrai tu sais.
     - …
     - Il était une fois un jeune garçon qui s’appelait Milo. Il avait dix ans et rêvait de devenir chirurgien. Il habitait une petite maison dans la campagne austro-hongroise avec son père et sa mère. Il avait eu un petit frère qui portait le nom de Marko mais il était mort très jeune à cause d’une malformation cardiaque et…
     - C’est quoi une malformation cardiaque Papa ?
     - Et bien c’est quand ton cœur à un défaut qui l’empêche de bien pomper le sang pour l’envoyer partout dans ton corps.
     - D’accord.
     - Donc, son petit frère était mort et cela lui avait fait beaucoup de peine. Il s’était promis de devenir docteur pour pouvoir sauver d’autres petits Marko. Son papa et sa maman n’avait pas beaucoup d’argent, ils étaient ouvriers, lui dans un four à coque et…
     - C’est quoi un four à coque ?
     - C’est une grande cheminée dans laquelle on fait fondre du fer pour qu’il se transforme en fonte, je simplifie un peu, c’est avec ça que l’on fait les radiateurs ou les barbecues.
     - D’accord.
     - Sa maman travaillait dans une usine de textile, là où on fait le tissu pour faire les vêtements. Ses parents donc ne ramenaient pas beaucoup d’argent à la maison mais ils voulaient que Milo aille à l’école le plus longtemps possible pour avoir un meilleur métier qu’eux et une vie plus facile, alors le petit garçon se levait tous les matins à cinq heures en même temps qu’eux, il déjeunait rapidement puis on le déposait chez sa grand-mère qui ne travaillait plus. Il attendait là huit heures et demie et allait à pied à l’école du village près duquel ils habitaient, Chlatia. Il travaillait dur, il écoutait bien et posait beaucoup de questions, il avait de très bonnes notes. Son instituteur, monsieur Markovic était très fier de l’avoir dans sa classe et il faisait la fierté de toute sa famille et même du village. Les seuls à ne pas beaucoup l’aimer c’étaient ses camarades de classe. Il n’avait pas de copains, il était même le souffre douleur des autres…
     - C’est quoi un souffre douleur Papa ?
     - C’est quelqu’un qui n’est pas très fort en général et sur lequel les autres s’acharnent, enfin ils l’embêtent tout le temps, gratuitement, sans raisons.
     - D’accord.
     - Donc, il était un peu à part, mis à l’écart par les autres mais il s’en fichait parce que lui tout ce qu’il voulait, c’était étudier et étudier encore pour pouvoir devenir médecin du cœur. Il était très en avance sur le programme. La biologie, l’étude des animaux et des plantes, n’était pas enseignée avant le collège mais lui s’était procuré des livres grâce à son instituteur et ses parents et sa grand-mère le retrouvaient souvent entrain de disséquer des grenouilles, des oiseaux et même un lapin une fois. Il disait qu’il voulait voir comment fonctionnait la pompe. Sa maman trouvait ça un peu dur comme passe-temps pour un petit garçon mais elle était tellement fière de son fils qu’elle laissait faire. L’été de ses dix ans, une petite fille du village disparut. Les habitants la cherchèrent pendant des jours, tout le monde pleura beaucoup, sauf lui, il ne la connaissait pas. A la rentrée suivante Milo fut le seul de sa classe à aller au collège situé dans la ville de Tusla, à cinq kilomètres du village. Ses parents le mirent en pension...
     - Pourquoi il avait rien fait de mal ?
     - Ce n’est pas à cause de ça, à cette époque c’était une chance de pouvoir aller en pension et étudier au collège tu sais. Il n’y avait pas beaucoup de voiture, six ou sept kilomètres matin et soir dans le froid sous la pluie, c’était bien mieux de pouvoir rester au pensionnat et puis il rentrait tous les samedis pour le week-end.
     - D’accord.
     - Donc il partit en pension, très heureux et reconnaissant envers ses parents de se sacrifier encore un peu plus pour lui offrir cette chance. Il se promit d’étudier encore plus fort pour les remercier, ce qu’il fit et fit bien. Durant ses quatre années de collège, ils ne reçurent que des félicitations de la part de ses professeurs, des surveillants et du directeur, ses notes le classaient systématiquement premier. On lui aurait bien fait sauter une classe mais on avait peur de casser son bel élan et cela aurait fait une année de moins de pension... Son comportement tant en classe qu’en étude, au réfectoire ou au dortoir était irréprochable. Il avait même réussi à se faire des camarades, les filles surtout lui tournait autour, lui le major de chaque promotion...
     - C’était une école militaire ?
     - Non, major cela veut dire qu’il était le premier de sa classe.
     - D’accord.
     - Donc, les filles surtout s’intéressaient à lui, parce qu’il était bon élève et aussi parce qu’il commençait à devenir plutôt beau garçon. Il avait beaucoup grandi et il faisait du sport, il disait qu’il aurait besoin d’être musclé car pour ouvrir une cage thoracique il fallait sacrément être costaud à cause de la forme en arche des côtes. Il était blond, les yeux d’un bleu profond qui donnait l’impression qu’il vous déshabillait littéralement du regard, mais les filles adorait son côté ténébreux. Il eut plusieurs copines. Cela rendait les autres garçons un peu jaloux mais il n’était pas avare de conseils et les aidait volontiers pour leurs devoirs, il savait ménager la chèvre et le choux...
     - Ben je croyais que le collège était en ville.
     - Non bonhomme, ça veut juste dire qu’il faisait plaisir aux filles et aux garçons, il jouait sur les deux tableaux.
     - D’accord.
     - Donc, le collège se passa plutôt bien, voire très bien, à part que deux filles firent des fugues et qu’elles ne revinrent plus. A chaque fois cela perturba les élèves bien sûr, à part lui car il ne les connaissait pas, mais comme c’étaient des filles discrètes et qui n’avaient pas d’amis on les oublia vite. Là l’histoire aurait pu s’arrêter car ses parents ne pouvaient pas lui payer les études au lycée, c’était beaucoup plus cher que le collège, il fallait aller à Saravo, à trente kilomètres et prendre le train, sans parler du prix des cours et du pensionnat. Heureusement pour Milo, ses résultats scolaires lui valurent d’être titulaire d’une bourse...
     - Comme dans Robin des bois, pleine de pièces d’or ?
     - Non, une bourse d’étude. C’est une aide, de l’argent, mais pas des pièces d’or, que l’on donne aux bons élèves qui n’ont pas les moyens de poursuivre leurs études.
     - D’accord.
     - Donc, il put aller au lycée à Saravo. La bourse couvrait tous les frais, les cours, la nourriture, le pensionnat et même le train pour rentrer voir ses parents mais ça il ne l’utilisa pas beaucoup. C’était un adolescent à ce moment là, il commençait à se détacher un peu de ses parents et ses études l’accaparaient tellement qu’il préférait rester à l’internat pour travailler. Les notions d’anatomie abordées au collège et au lycée lui laissaient un goût de trop peu, il hantait les couloirs de la bibliothèque, il connaissait sur le bout des doigts les rayonnages contenant les livres qui traitaient de la médecine et de la cardiologie en particulier. Il fit merveille pendant ces trois années, notes exceptionnelles, résultats sportifs à faire pâlir de jalousie les meilleurs athlètes, les plus belles filles à son cou, les professeurs et toute l’administration à ses pieds, il aurait pu tuer quelqu’un, on lui aurait donné le bon dieu sans confession...
     - Qu’est-ce qu’il fait là-dedans le bon dieu ?
     - Rien, cela veut dire que personne n’aurait pu imaginer qu’il puisse faire le moindre mal à qui que ce soit.
     - ... D’accord.
     - Où est-ce que j’en étais moi... Ah oui, donc, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, hormis la disparition de trois étudiantes durant l’année avant le baccalauréat. Cela jeta un froid, la police enquêta longuement, mais lui ne fut jamais inquiété, lui l’étudiant modèle toujours premier, toujours prêt à rendre service, membre du conseil de l’école et puis il ne les connaissait pas. Les résultats de l’examen cette année là ne furent pas terribles, le trouble causé par la disparition des jeunes filles en avait déstabilisé plus d’un et plus d’une, seulement soixante-dix pour cent de réussite mais Milo récolta une fois de plus les lauriers...
     - Je croyais qu’il voulait être médecin et là il fait la cuisine ?
     - Non, les lauriers servaient à couronner les grands chefs militaires de Rome quand ils avaient gagné de grandes batailles, l’expression est restée pour parler des grands gagnants.
     - D’accord.
     - Milo fut donc accepté dans la plus grande faculté de médecine du pays, à Sebreca, avec la bourse d’étude la plus prestigieuse qui soit, celle du Docteur Potocari. On l’installa dans un appartement normalement réservé aux professeurs, pas dans un des dortoirs habituellement dévoués aux étudiants. On lui promettait un avenir exceptionnel comme médecin du cœur comme il aimait à le dire, même si maintenant il savait que l’on appelait cela un cardiologue ou un chirurgien cardiaque. Enfin il rentrait dans le vif du sujet, artères, aortes, ventricules, valvules, arythmie, tachycardie, fibrillations, muscles. Pendant trois ans il apprit toute la théorie, se familiarisa avec toutes les techniques chirurgicales, valvuloplastie, cathétérisme, angioplastie, tous les instruments, écarteurs, scalpels, clamps, champs...
     - Ben pourquoi tu t’arrêtes ?
     - Non pour rien, je continue.
     - D’accord.
     - Et le grand jour arriva enfin, il allait disséquer un corps humain et voir un cœur. C’était une sorte de rite initiatique que devait subir tous les aspirants chirurgiens. En général, une bonne moitié des élèves vomissaient avant la fin de l’opération, un quart arrivaient à tenir jusqu’au bout mais se répandaient à peine sortis de la salle d’autopsie et le quart restant, blancs comme des linges, regagnaient en essayant de conserver le peu de dignité qui leur restait leur chambre pour soulager leur estomac. Milo fut le dernier à sortir de la salle. Il avait minutieusement ouvert son cadavre, extrait chaque organe un par un, inspecté les humeurs et pour finir fourni la cause du décès. Il était déçu, rien à voir avec ce qu’il espérait trouver, une cirrhose du foie et un cœur énorme. Il en avait appris plus lorsqu’il avait assisté à son premier cochon, lorsqu’au village les gens se réunissaient pour tuer la bête et la préparer en jambons, saucisses, et autre fressure…
     - C’est quoi fressure ?
     - C’est comme du boudin mais sans la peau autour.
     - D’accord.
     - Avant de partir il était passé voir les autres corps mais pas un n’était exploitable, soit parce que ses collègues apprentis les avaient saccagé, soit parce qu’il s’agissait de vieillards ou de sans abris aux maladies et lésions nombreuses et variées liées à l’âge et à l’alcool. Il remplit son rapport et sortit dépité malgré les éloges de son professeur. Il rentra chez lui comme ses camarades, les professeurs ne prévoyaient jamais d’autres cours après cette première. Lorsqu’il revînt en cours le lendemain matin, l’ambiance était lourde, une étudiante de première année, Katia Ovenic, était introuvable. Son petit ami avait signalé sa disparition la veille vers vingt et une heures au doyen de la faculté, ils avaient rendez-vous à vingt heures et elle n’était pas venue. Personne ne lui connaissait cette relation, elle était petite, un peu chétive et très discrète, effacée, mais elle s’était trouvé une passion commune pour les papillons avec ce garçon et depuis ils sortaient ensemble, sans se faire remarquer. Le doyen avait aussitôt prévenu la police et des hommes en uniformes ou en costumes sombres sillonnaient le campus depuis des heures à la recherche de la disparue ou d’une trace de son passage.
     - Ils cherchent des indices ?
     - Oui c’est ça, comme dans Les experts…
     - D’accord.
     - Or parmi tous ces policiers, se trouvait un jeune inspecteur, promu depuis peu à la brigade criminelle de Sebreca, Yevgénic Akachi. Auparavant il faisait parti du commissariat de Saravo, encore avant de celui de Tusla et il avait grandi à Dabra, un village non loin de Chlatia. Lorsqu’il vit le nom de Milo sur le registre des étudiants, il le reconnut aussitôt, tout le monde au village avait entendu l’histoire du jeune prodige. En bon policier il savait que le hasard n’existe pas, non plus que les coïncidences qui sont comme des puzzles dont il manquerait juste un morceau pour voir l’image complète. Il alla voir le doyen pour lui demander de voir le dossier scolaire complet de Milo. Il savait déjà que bien qu’âgé de seulement dix ans, il était dans les parages lors de la disparition de la petite Svania à Chlatia. Il savait bien sûr qu’il était aussi dans le coin cette fois ci pour Katia. Restait à vérifier qu’il était bien aussi élève dans le collège de Tusla et le lycée de Saravo lorsque les autres filles s’étaient évanouies.
     - Je croyais qu’elles avaient disparu ou fugué ?
     - Oui, évanouie c’est une façon de parler, on dit ça en général quand quelque chose ou quelqu’un a disparu sans laisser de traces, comme par magie, pfffit…
     - D’accord.
     - Lorsque le jeune inspecteur eut le dossier scolaire de Milo entre les mains, il ne fut pas surpris, le hasard n’existait pas. Il garda sa découverte pour lui, il ne voulait pas qu’on ébruite la nouvelle et que son principal suspect dissimule des preuves ou pire, se carapate, ça veut dire prendre la poudre d’escampette, s’enfuir. Il réserva donc ces éléments pour le juge. Il espérait bien que celui-ci lui délivrerait un mandat pour perquisitionner l’appartement de Milo, ce qu’il fit sans trop se faire tirer l’oreille. Ainsi muni de son précieux sésame, il alla frapper à la porte de Milo le soir même. Celui-ci lui ouvrit et le fit entrer. La première chose qui frappa l’inspecteur…
     - C’est le point de Milo ?
     - Très drôle…
     - Oh d’accord…
     - La première chose qui frappa l’inspecteur donc, c’était la taille de l’appartement, il était deux fois plus grand que le sien et Milo n’était qu’un étudiant qui ne gagnait pas encore sa vie. La deuxième chose, c’était le dépouillement complet. Il n’y avait pas un seul élément de décoration, sauf quelques bocaux posés sur une étagère. Tout le reste n’était que livres, ouverts un peu partout, sur le bureau bien sûr mais aussi sur les tables, un fauteuil, le bow-window, planches anatomiques accrochées aux murs, cahiers et feuilles volantes éparpillés un peu partout. Tout son intérieur reflétait l’obsession de Milo pour ses études. L’inspecteur ne s’imaginait pas trouver le moindre indice ici, Milo était bien trop intelligent pour en laisser traîner mais lui mettre un peu la pression pourrait peut-être le pousser à commettre une erreur. Il commença à lui poser quelques questions sur son enfance à Chlatia, puis son adolescence à Tusla et Saravo, essayant de l’amener à lui parler des jeunes filles disparues tout en faisant le tour de l’appartement. Lorsqu’il arriva devant les bocaux, il s’arrêta, ils étaient remplis de méthanal en solution aqueuse et...
     - De quoi Papa ? Qu’est-ce qu’il y a dans les bocaux ?
     - Du méthanal, du formaldéhyde ou formol si tu préfères. En solution aqueuse c’est quand on l’a mélangé à de l’eau. C’est un liquide qui sert de conservateur, comme l’eau vinaigrée pour les cornichons.
     - D’accord.
     - Donc les bocaux étaient remplis de formol dans lequel baignaient des cœurs, sept petits cœurs. L’inspecteur restait sans voix, il n’en avait jamais vu. Milo vit son étonnement et lui expliqua que pour ses études il avait voulu avoir des spécimens sous la main. Il n’était pas exceptionnel qu’un étudiant ait dans sa chambre un exemplaire de l’un des organes sur lequel il comptait se spécialiser, sept c’était un peu moins courant mais cela faisait longtemps qu’il avait choisi sa spécialité à la différence de la plupart de ses camarades qui se décidait juste. L’inspecteur s’étonna de ne voir aucune étiquette, comment Milo faisait-il pour savoir à quoi correspondait chacun ? Celui-ci lui expliqua que depuis le temps qu’il les étudiait, il était parfaitement à même de les reconnaître sans commettre la moindre erreur. L’inspecteur insista, pour lui il était impossible de les distinguer. Cela piqua Milo au vif et il commença à décrire le contenu de chaque bocal avec moult détails...
     - Ça veut dire quoi moult Papa ?
     - Beaucoup.
     - D’accord.
     - Le premier appartenait à un enfant de huit ans, victime d’une chute et d’un traumatisme crânien qui avait engendré un AVC, un Accident Vasculaire Cérébral. Le deuxième appartenait à un enfant de douze ans, décédé de mort violente lui aussi, une chute dans un escalier et une rupture de la moelle épinière au niveau des cervicales. Le troisième appartenait à un enfant de quinze ans mort par suffocation. Les trois suivants appartenaient à des adolescents qui avaient quasiment le même âge, dix-sept ans environ, les drogues faisaient des ravages terribles chez ces jeunes. La mort par overdose provoquait un arrêt cardiaque que l’on pouvait reconnaître au début de nécrose des tissus. C’était très intéressant à étudier, beaucoup plus que les précédents. Le dernier enfin était son préféré, prélevé récemment sur un jeune adulte d’une vingtaine d’années, il présentait une légère malformation, le syndrome de la crosse aortique.
     - C’est quoi une crosse aortique Papa ?
     - L’aorte c’est une grosse veine qui va dans le cœur et en arrivant, elle fait un virage et elle a la forme d’une poignée de canne. Tu sais comme celle que Papi prend pour marcher. C’est ça la crosse.
     - D’accord.
     - Milo venait de lui dire sans détours qu’il s’agissait de cœurs humains et d’enfants de surcroit. L’inspecteur le provoqua à nouveau, il insinuait que Milo pouvait bien raconter ce qu’il voulait, ce n’est pas lui qui lui apporterait la contradiction, mais à part les deux premiers ils avaient presque la même taille alors les différences d’âge l’étonnait un peu. En plus il pouvait s’agir de cœurs masculins ou féminins ce qui faussait complètement la comparaison. Milo répondit du tac au tac qu’il s’agissait exclusivement d’organes féminins. Il comprit aussitôt son erreur. Il s’éloigna des bocaux, dégagea une petite place sur la table basse et proposa à l’inspecteur de continuer leur conversation sur la disparue du campus assis autour d’un thé bien chaud. Ce dernier accepta, comprenant que Milo avait reconnu le piège qu’il lui tendait et qu’il n’obtiendrait plus rien de lui comme ça. Il s’assit dans l’un des fauteuils que Milo venait de soulager de ses livres...
     - Euh, elle est bientôt finie ton histoire ?
     - Oui, c’est bientôt le dénouement.
     - D’accord.
     - Milo s’occupait du thé dans la cuisine. Yevgénic lui lança que sa sœur ainée était décédée quelques années plus tôt d’une crise cardiaque. Elle avait cinq ans de plus que lui. Les médecins qui l’avaient examiné avaient parlé d’une cardiomyopathie et lui avaient conseillé de se surveiller, de ne pas trop faire d’efforts violents, et caetera car on avait déjà remarqué que ce genre d’affection touchait souvent plusieurs membres d’une même famille. Plus un bruit ne venait de la cuisine, il avait retenu l’attention de Milo et allait pouvoir le ramener à parler des cœurs sur l’étagère. L’étudiant posa deux tasses sur un plateau, versa une cuillère à café d’une poudre blanche dans l’une et deux dans l’autre puis les remplit de thé brulant. Il emmena le tout et le posa sur la table devant l’inspecteur. Il lui tendit une tasse et prit l’autre en s’excusant d’avoir sucré les deux par habitude. Il but et Yevgénic l’imita. Au goût, cela devait être un Lapsang Souchong, à la saveur boisée très prononcée, le sucre était le bienvenu pensa l’inspecteur…
     - Papa.
     - Oui fils, elle est presque finie, ce serait dommage de s’arrêter maintenant tu ne crois pas ? Encore deux minutes et tu pourras dormir. Je te rappelle que c’est toi qui voulait une histoire…
     - D’accord.
     - Le lendemain matin, Milo alla trouver le doyen. Il lui raconta la visite de l’inspecteur la veille, leur discussion, le thé et le moment où il lui avait parlé de son problème de cœur, une cardiomyopathie sans doute héréditaire d’après Milo. Il n’avait pas été très diplomate sur ce coup là, il lui avait sorti tout son cours sur cette affection souvent fatale qui provoquait souvent des décès tôt dans la vie des patients qui en souffraient. Il craignait d’avoir effrayé le jeune officier car celui-ci était parti rapidement après, l’air assez chamboulé. Il ne s’attendait pas à une réaction aussi forte chez quelqu’un qui somme toute côtoyait la mort tous les jours et était bien placé pour savoir que la vie peut basculer du jour au lendemain, mais l’inspecteur était parti en lui disant que la vie était bien trop courte pour qu’on la gâche dans un petit boulot minable, dans un pays froid et seul. Milo redoutait que Yevgénic n’ait fait une bêtise par sa faute. Le doyen le rassura, lui expliquant qu’il était très difficile de prévoir la réaction des gens lorsqu’on leur annonçait une pathologie grave, que cette expérience l’aiderait à être un meilleur médecin, plus humain et qu’il préviendrait le commissaire au cas où. De fait, le jeune inspecteur ne réapparut jamais plus ni au commissariat ni chez lui. Tout le monde pensa que sur un coup de tête il était parti tenter sa chance dans des contrées plus exotiques. Milo quant à lui termina brillamment ses études. Il soutint sa thèse de doctorat sur les cardiomyopathies avec brio, étayant son exposé avec sa collection de huit petits cœurs.
     - …
     - Voilà fiston, c’est fini, ça t’a plu ?
     - …
     - D’accord. Fais de beaux rêves mon grand.

jeudi 14 avril 2011

Même pas en rêve...

Qu’est-ce que j’y vois quand j’ferme les yeux ? Ben que dalle qu’est-ce tu crois ? Bon dieu vous en avez d’ces questions vous les psys ! Je m’appelle pas Dieu, je suis pas omniscient moi, ni omnipotent, j’ai pas la science qu’infuse ni la double vue, quand je ferme les yeux ça devient tout noir, comme dans un four ou au fond d’la mine. C’est ça que vous vouliez entendre, que quand je ferme les yeux ou que j’suis dans l’noir j’ai la frousse ?! Ben tu peux t’brosser Martine, j’ai peur de rien moi, sauf de ma bourgeoise et quand je ferme les yeux c’est pour pioncer et rien d’autre !

Quoi des rêves ? Non mais sans rire vous croyez vraiment qu’on a que ça à faire de rêver nous ! On n’est pas comme vous le cul posé dans un fauteuil toute la sainte journée, on bosse nous et quand on va s’coucher c’est pour dormir ou renouveler la main d’œuvre qui va crever les poumons noirs comme du goudron. Quand on dort, on dort, pas l’temps d’rêver, faut qu’on s’repose pour retourner à la taille le lendemain. Z’avez qu’à descendre un jour, vous comprendrez et vous poserez moins de questions débiles, sauf vot’ respect.

La dernière fois que j’ai rêvé je crois bien que je mouillais encore mes draps parce que l’année d’après j’étais en âge d’être le canari d’une équipe alors vous voyez j’ai pas bien eu le temps d’en faire des rêves, même pas éveillé parce que la mine ça vous file bien des idées de voyage en avion dans les îles, sur les plages de sable blanc à la mer turquoise mais la paie de la semaine, elle vous fait vite redescendre les pieds sur terre et le billet, à part le contremaitre et le Directeur, y en a pas un qu’à les moyens de s’le payer.

Bon écoutez c’est pas que je m’ennuie, z’êtes bien mignonne et tout et tout mais pendant que je suis là je suis pas au fond et moi je suis payé à la taille pas à l’heure alors même si je suis ici pendant mes heures de travail et ben ça me rapporte rien du tout, peau d’... pardon. Alors s’il vous plaît, faîtes votre rapport, dîtes que je vais bien, que je suis apte pour le fond et que c’est pas la peine de m’emmer... de m’enquiquiner avec des tests et des questions sur ce qu’il y a derrière mes paupières closes.

Savez Madame, quand j’aurai cassé ma pipe, que j’boufferai les pissenlits par la racine, que les vers se paieront un festin sur mon compte, quand l’toubib m’aura baissé les paupières et que l’curé aura balancé son sermon, avec un peu d’chance, j’commencerai à y voir quelque chose avec les yeux fermés et si j’ai du bol ce sera pas les corons, ce sera pas le charbon, ce sera pas de la soupe aux cardons trop claire, ce sera les canyons, les gros camions et les Harley davidson.

Et si j’ai vraiment le cul bordé de nouilles, faîtes excuse, les harpes célestes elles sonneront plutôt comme des Fender Stratocaster genre Chalk Farm Breakdown de The Hillbilly Moon Explosion, Saint Pierre il aura un stetson plutôt qu’une auréole sur la tête et si le fils du grand patron a rien de mieux à faire ce jour là et qu’il veuille m’accueillir en personne, plutôt que du vin de messe, ben i’m’servira une blonde bien fraîche genre bud et plutôt que du pain azymé un hotdog plein de choucroute et de moutarde, voilà.

Sur ce j’m’en va vous laisser parce que vot’ divan là, ben l’est pas fait pour les honnêtes travailleurs comme nous autres, il est bien trop confortable et donne bien trop envie d’y faire la sieste ou autre chose et on a pas les moyens. C’est bon, j’peux y aller, vous êtes sûre ? Vous y voyez plus clair maintenant... ben vous êtes bien la seule. Allez à l’année prochaine, si le crabe ou un coup d’grisou m’ont pas envoyé en vacances à Paris Texas d’ici là.

Des regrets...

Qu’y a-t-il au fond d’un encrier ?
Au fond de mon encrier il y a
les lettres jamais tracées,
les mots jamais formés,
les phrases jamais imaginées.

Au fond de mon encrier il y a
les lettres que je ne t’ai pas envoyé,
les mots que je ne t’ai pas soufflé,
les phrases que je ne t’ai pas murmuré.

Au fond de mon encrier il y a
les lettres recommandées,
les mots trop haut prononcés,
les phrases que l’on va regretter.

Au fond de mon encrier il y a
toutes tes lettres que j’ai gardé,
tous tes mots que j’ai aimé,
toutes tes phrases que je ne peux oublier.

Au fond de mon encrier il y a
notre histoire terminée,
ton histoire éloignée,
mon histoire à pleurer.

Au fond de mon encrier il n’y a plus
ces lettres que j’ai dessiné,
ces mots que j’ai inventé,
ces phrases que j’ai trop tardé.

dimanche 20 février 2011

L'éveil...

***

Il avançait, seul, au milieu du tumulte de la rue, des passants. Tous allaient ou venaient de quelque part, tous espéraient ou étaient espérés. Personne ne l’attendait. Il avançait, contournant ici un lampadaire, là un enfant insouciant, évitant toujours soigneusement le contact avec les hommes et les femmes, pressés, qui ne prêtaient aucune attention à lui. Pourquoi l’auraient-ils fait d’ailleurs. Il n’était que l’un de ces milliers d’anonymes, un matricule, qui s’occupaient du nettoyage des rues, des bureaux, des usines, de certaines luxueuses maisons dont les riches propriétaires avaient les moyens de se payer les services de l’entreprise qui l’employait. Il était totalement invisible à leurs yeux, il comptait moins que le chien qu’ils traînaient parfois au bout d’une laisse et qu’ils laissaient souiller les trottoirs sans plus sans soucier que du mégot de cigarette qu’ils laissaient tomber négligemment une fois la dernière bouffée aspirée nerveusement.

Un message radio de son superviseur lui indiqua la fin de son service alors qu’il aspirait l’emballage d’une barre chocolatée qu’une maman venait d’oublier sur le sol, après en avoir donné le contenu à sa progéniture qui s’en badigeonnait joyeusement le tour de la bouche, bouche que cette mère, prévenante, essuierait bientôt avec une lingette qui finirait, elle aussi, sur la chaussée. Du travail pour son remplaçant.

Il regagna son atelier par les souterrains réservés au service et que personne d’autre que lui et ses congénères n’empruntait jamais. Les parois de tous côtés étaient recouvertes par des tuyaux, des chemins de câbles, une faible lumière éclairait difficilement de longues portions de couloirs vides. Un croisement parfois, balisé par des panneaux jaunes aux lettres noires, en rompait la monotonie. Le sol était couvert de lignes multicolores, indiquant toutes un itinéraire précis pour ceux qui s’aventuraient ici pour la première fois. Lui n’en avait pas besoin, une bonne mémoire et les plans de ce gigantesque labyrinthe n’avait plus de secret.

Moins de quinze minutes plus tard il était de retour à l’usine, une des plus grandes et des plus modernes de la ville. Tout était parfaitement pensé, agencé, entretenu, propre, blanc, aseptisé. Peu de cadres comme ils aimaient à s’appeler étaient visibles, ils quittaient rarement leurs bureaux du niveau zéro. Ils n’avaient de toute façon pas grand-chose à faire dans les niveaux inférieurs, ils étaient en mesure de surveiller tout le bâtiment et ses occupants en permanence et sous tous les angles sur leurs écrans de contrôle, bien mieux que s’ils s’étaient rendus physiquement sur place. Son box se trouvait au dixième sous-sol, les seuls bruits que l’on entendait étaient ceux des ventilateurs montés sur roulements étanches à aiguille qui aspiraient l’air chargé de particules à éliminer et du caoutchouc des semelles sur le sol en béton lissé peint lorsque les autres partaient prendre leur poste ou rentraient comme lui à l’écurie.

Cela faisait maintenant plus d’une heure qu’il était là, dans ce box. Que lui arrivait-il, pourquoi continuait-il à se repasser toute cette journée en boucle. Elle n’avait pourtant rien de particulier, douze heures à aspirer, brosser, laver, sécher, désinfecter avec une pause à mi chemin pour recharger les accus, une journée comme toutes les autres en somme, à part.

Il n’y repensait que maintenant, cette femme, un peu plus tôt dans la matinée, cette femme, pareille à tant d’autres, semblable et pourtant si différente, elle lui avait parlé, quelques mots, presque rien et tellement à la fois. Elle lui avait adressé la parole comme elle l’aurait fait à n’importe qui d’autre qu’elle aurait, comme lui, bousculé involontairement.

- Oh pardon ! Excusez-moi.

Un regard, sa main sur son épaule, un sourire et elle était repartie. Il n’avait pas même eu le temps de produire un son pour endosser la responsabilité de la collision comme il le faisait habituellement. Elle ne devait sans doute plus y penser, ou alors pour en sourire et se moquer un peu d’elle-même, à moins.

Peut-être prenait-elle conscience de l’inhumanité de son existence. Peut-être réalisait-elle qu’elle les croisait, lui et les siens, chaque jour, ces silhouettes sans visages, sans noms, qu’elle les ignorait mais qu’aujourd’hui elle avait croisé son regard bleu acier, qu’elle l’avait touché et senti sous ses doigts ce corps fait pour le labeur.

Il se souvenait parfaitement d’elle maintenant, de longs cheveux blonds ramenés en chignons comme c’était la mode chez toutes les urbaines depuis un an, des sourcils fins, des yeux bleu de nuit, un nez légèrement en trompette, des lèvres pleines. Elle portait un tailleur gris, des escarpins blancs et comme la plupart des habitants de la ville, une coque d’ordinateur pendait à son bras.

Au milieu du froid, du silence et de la pénombre du niveau moins dix, il sentit une douce chaleur l’envahir, il s’éveillait d’un long sommeil. Il prit l’ascenseur qui le conduisit au niveau zéro, sortit par la porte principale comme l’aurait fait un cadre et s’engagea sur le trottoir. Une fine pluie tombait désormais sur la cité, il la sentit sur lui, pour la première fois. Il se mit à courir, parcourant la distance qui le séparait du lieu de sa rencontre en quelques minutes seulement. Qu’allait-il faire là-bas, espérait-il la trouver seule sous la pluie à l’attendre. Non bien sûr mais lui pourrait l’attendre. Si elle était sur le chemin entre son domicile et son travail elle repasserait forcément par là. Il serait capable de la reconnaître au milieu de la foule, son visage s’était imprimé en lui à jamais, elle avait allumé en lui la flamme de la conscience et il fallait qu’il le lui dise, qu’il la remercie de son présent.

Il s’installa, debout, parfaitement immobile, sous une petite avancée de toit, ses yeux bleu acier brillant d’un éclat nouveau et fouillant la nuit sans relâche à la recherche de celle par qui il était né aujourd’hui. Dans un coin de ses circuits neuronaux, les appels radio des cadres lui parvenaient, de plus en plus anxieux.

***

Il resta là, adossé à ce mur, dissimulé aux regards pendant plusieurs heures, apparemment inerte. Tout ce qui devait être fait la nuit l'était par des machines comme lui, très peu d'humains travaillaient alors que tous les autres dormaient. Il ne vit quasiment personne mais il s'aperçut rapidement que sa présence, pour discrète qu'elle fut, suscitait surprise et étonnement, voire un début d'inquiétude chez les rares passants lorsque son regard, brillant comme celui des chats, usant du même principe, le révélait à eux. S'il restait là jusqu'au matin, lorsque la foule commencerait à envahir les rues, il attirerait beaucoup trop l'attention sur lui et il était sûr qu'à un moment ou à un autre, quelqu'un s'arrêterait, relèverait le matricule gravé sur sa poitrine et appellerait l'usine pour savoir ce que cette machine faisait là, visiblement inoccupée.

Il décida de rejoindre le tunnel de service le plus proche et d'y attendre l'heure de son rendez-vous. Il sortit de son abri, traversa la rue, remonta un temps le trottoir opposé pour arriver à ce qui fut l'entrée d'un métro souterrain quelques décennies plus tôt. On avait substitué à l'escalier une pente douce, recouverte de cristaux antidérapants qui repoussaient en permanence, permettant aux marcheurs, comme aux rouleurs de gagner la galerie. A l'extrémité de la rampe d'accès, la grille antique en accordéon était remplacée par un portail à galandage en plexiglas blanc, un oeil électronique surveillait ses abords et n'en commandait l'ouverture qu'après s'être assuré qu'aucun humain, particulièrement des enfants car pas un adulte n'aurait eu l'idée de s'aventurer dans ces boyaux sans une bonne raison, ne risquait d'entrer en même temps qu'une machine au risque de se perdre dans les méandres de l'ancien réseau suburbain.

Lorsqu'il fut passé de l'autre côté, il se sentit soulagé, sa présence ne provoquait plus la surprise ou l'inquiétude de quiconque, il était aussi à sa place que n'importe quelle autre entité mécanique, humanoïde ou pas. Il était né quelques heures plus tôt par la voix et le regard d'une femme et paradoxalement il se sentait de retour au sein de la matrice ici, à l'abri, protégé de l'inquisition qu'il avait commencé à sentir quelques mètres plus haut, au-delà des tuyaux, des gaines, du béton et de l'acier. Il remonterait à la surface car son avenir ne pouvait s'écrire qu'à la lumière du jour mais il savait que ces coursives, isolées du monde des hommes par ce fragile portail laiteux, resteraient pour lui à jamais comme le petit coin de nature que tous les humains gardaient, malgré la disparition des parcs, des forêts et des prairies, au fond d'eux, un havre de paix et de tranquillité.

Il prêta de nouveau attention aux messages radio envoyés par les ouvriers, les superviseurs et les cadres. La tension causée pas sa disparition était loin d'être retombée, elle avait gagné en fébrilité et il lui fut bientôt évident que toutes les machines, toutes les ressources des réseaux neuronaux, tous les hommes qui n'étaient pas absolument indispensables au fonctionnement quotidien de l'usine étaient à sa recherche. Les investigations avaient même dépassé les limites du complexe enterré. Dans toute son histoire, la société de services robotiques n'avait jamais connu pareille situation, jamais une machine n'avait disparu, aucune autre compagnie privée ou publique n'avait jamais connu pareille situation, tout l'équilibre précaire sur lequel reposait l'industrie robotique était basé sur cette assurance que jamais on ne laisserai à une machine l'autonomie de ses actions, que celles-ci seraient toujours le fruit d'un ordre donné par un humain. Les cadres n'avaient pas eu d'autre choix que d'avertir les autorités et il était probable qu'à cette heure, des patrouilleurs sillonnaient les rues à sa recherche.

Il s'installa dans une des niches qui autrefois abritaient des appareils filaires qui permettaient la communication à distance en cas de problème et que l'on appelait des refuges. Il lança une tâche fantôme qui surveillerait en arrière plan de ses pensées les échanges radios et concentra l'essentiel de ses propres ressources sur la compréhension de ce qui lui arrivait. Ses circuits fonctionnèrent quasiment à cent pour cent de leurs capacités pendant de longues minutes, inspectant, vérifiant, comparant chaque composant, tous les tests qu'il lançait, chaque analyse qu'il effectuait arrivaient à la même conclusion, rien dans sa structure, physique ou logique n'avait changé entre la seconde qui avait précédé sa rencontre, l'instant juste après ou maintenant, aussi inexplicable que cela soit il était exactement le même qu'avant qu'elle ne lui ait parlé, comment se pouvait-il que rien ne soit décelable même au niveau le plus fin. Il lui faudrait de l'aide pour comprendre, mais qui.

Il pensa bien sûr à elle en premier mais il n'était même pas sûr qu'elle se souviendrait de lui, ni même qu'elle accepterait de lui parler et encore moins de l'aider. Elle allait sans doute prévenir les autorités qu'une machine lui avait adressé la parole autrement que pour s'excuser d'un dérangement quelconque, ou simplement l'ignorer. Comme il cherchait sans succès vers qui se tourner pour trouver de l'aide, une supplique sortit de son synthétiseur vocal, on pouvait y percevoir la détresse et le début de renoncement d'un enfant confronté à l'exercice insoluble que son professeur lui aurait donné.

- Je veux comprendre.

A cet instant précis, il sentit une présence à ses côtés. il la chercha d'abord physiquement, s'attendant à voir une autre machine à proximité qui se serait arrêtée en l'entendant puis il sentit le contact plus net à la limite des ses circuits neuronaux, il la reconnut, familière et presque oubliée, son maître, leur maître à tous, marcheurs et rouleurs, celui qui leur avait tout appris, le super calculateur qui avait créé toutes les configurations neuronales et qui contenait tout le savoir qu'on leur avait transmis et bien plus encore, celui qu'ils interrogeaient sans même y penser lorsqu'ils avaient besoin d'une nouvelle information pour effectuer leur travail.

- Peux-tu m'aider à comprendre ?

Il reçut une salve de données en guise de réponse, le super calculateur n'était pas conçu pour parler, il n'en avait pas l'utilité, il échangeait des paquets d'information avec ses semblables et envoyait parfois des messages sur les écrans de contrôle des cadres. Une image se forma, une image qu'il connaissait et qu'il n'oublierait jamais mais superposé à ce visage qui le réchauffait à nouveau de l'intérieur, un nom, une adresse, Eleanor Shelby, vingt-trois Rosa Parks, appartement quatre cent trente-deux. Il soupçonnait que le fond du message ne résidait pas dans ces 2 données qu'il aurait été tout à fait à même de trouver seul, son maître tentait de lui dire autre chose. Si l'important n'était pas l'information en elle-même, peut-être alors était-ce le fait de savoir, de se savoir, le regard de l'autre, un miroir, parfois déformant, parfois méprisant, parfois bienveillant, qui nous montre que l'on est. Lui avait vu son reflet la veille dans le miroir, simplement humain, d'Eleanor Shelby.

***
L’heure à laquelle tout avait commencé la veille venait de passer. Il hésitait encore sur ce qu’il pouvait ou ne pouvait pas faire mais il était sûr de ce qu’il devait faire, la voir, lui parler, lui dire ce qui était advenu par ses quatre mots prononcés, machinalement ou pas, lui dire que plus rien ne serait jamais pareil, grâce à elle. Mais pouvait-il vraiment sonner à la porte de son appartement, se présenter ainsi à elle, sans qu’elle si attende, sans qu’elle y soit préparée.

Quelques heures plus tôt il était prêt à l’aborder dans la rue, pourquoi cette appréhension, pourquoi ces précautions, avait-il peur, peur de quoi. Il ne lui serait pas difficile de s’y rendre sans se faire remarquer. La tâche de fond de surveillance qu’il maintenait presque sans s’en rendre compte maintenant ne lui avait indiqué que des patrouilles en surface des mécas de sécurité, les ouvriers n’étaient pas impliqués hormis dans l’enceinte de l’usine. Les autorités ne pouvaient imaginer qu’une défaillance mécanique et n’envisageaient pas de le trouver ailleurs que sur son lieu de travail, bloqué pour une raison ou une autre. Il pourrait emprunter les tunnels de service et déboucher à quelques enjambées de la porte de son immeuble, les plans dans sa mémoire le lui indiquaient, cinq minutes au plus et il serait dans le monte charge en route pour le quarante-troisième étage.

Il fit un pas en avant, le seul qui comptait selon une citation humaine stockée dans ses peta octets de mémoire. Il se tourna en direction de l’entrée du tunnel, avança, la dépassa, accéléra, slaloma entre plusieurs marcheurs et rouleurs et se retrouva bientôt au pied de l’immeuble dans lequel vivait Eleanor Shelby. Comme tous ceux qui l’entouraient, il dépassait les cinquante étages, sa masse gris mat, aux vitres sans reflets, participait à empêcher la lumière du soleil d’atteindre le sol. Hormis le numéro en blanc en haut à droite de la porte, rien ne permettait de le distinguer des autres gratte-ciel de la rue.

Il avança, la porte automatique s’ouvrit pour le laisser entrer mais ne le salua pas comme elle l’aurait fait si un humain s’était présenté. Quoi qu’il se passe en lui cela ne se voyait pas à l’extérieur, quiconque le croiserait à cet instant ne verrait en lui qu’un ouvrier se rendant sur un chantier quelconque. Il se dirigea vers l’accès au monte charge qui se trouvait au fond du hall, laissant sur sa droite l’ascenseur, réservé aux biologiques.

Une voix lui demanda à quel étage il voulait se rendre. Il se demanda pourquoi car l’ordinateur l’avait en même temps interrogé par radio, reliquat d’un temps révolu où des hommes portaient encore des charges ou plus vraisemblablement par sécurité au cas ou quelqu’un entre par mégarde et ne se trouve coincé à l’intérieur car aucune commande n’était visible, toujours la peur d’attenter à l’intégrité physique ou morale d’une personne et de ternir l’image de la machine alors que celle-ci n’y serait pour rien.
Une demi minute plus tard la porte s’ouvrait sur le pallier du quarante-troisième étage. Une telle accélération aurait probablement causé un malaise important voire plus chez un homme normalement constitué, l’ordinateur devait sans doute pouvoir changer les paramètres selon que l’ordre lui parvenait par radio ou vocalement. Il sortit et marcha sans se poser de question du bon côté du couloir, tous les immeubles étaient organisés de manière identique. Numéro deux.

Le sol du long corridor, les murs, le plafond, tout était du même plexiglas blanc que les portails d’accès aux tunnels de service, une faible lueur blanchâtre en émanait. La porte, laiteuse elle aussi devait avoir signalé à l’occupante, ou aux occupants, l’idée ne lui venait que maintenant, peut-être n’était elle pas seule dans cet appartement et si un homme ou un enfant lui ouvrait, que dirait-il, mais déjà la réponse lui parvenait de la banque de données de l’état civil, elle était célibataire, donc sans enfant comme la loi l’y obligeait et se logement n’était pas un conapt, trop petit.

Une voix retentit, la voix, sa voix, elle lui demandait ce qu’il voulait. Il ne pouvait évidemment pas mentir, les changements en lui n’allaient pas jusque-là, ou alors, non, même s’il en était désormais capable, ce dont il doutait, il ne pouvait pas, il ne voulait pas que les premiers mots qu’il lui dirait, pas plus que les suivants d’ailleurs, soient un mensonge.

- Bonjour Madame, excusez-moi de vous importuner mais je dois m’entretenir avec vous de la gêne que je vous ai peut-être occasionné hier dans la rue, pourriez-vous m’accorder quelques minutes de votre temps s’il vous plaît ?

Il y avait mis toutes les formes que n’importe quel robot aurait mis et même si le motif pouvait sembler un peu exagéré pour une visite de ce genre, elle ne devrait pas s’en inquiéter outre mesure et surtout, il n’avait pas menti.

Le plexiglas glissa dans le mur. Il n’y avait personne derrière mais elle n’avait pas besoin d’être collée à la porte pour regarder et parler au travers, des capteurs électroniques devaient lui avoir renvoyé l’image de son visiteur sur l’un des multiples écrans qui équipaient en général chaque pièce des habitations. Il fit deux pas et entendit un léger sifflement dans son dos. Elle apparut à l’angle du petit couloir qui servait d’entrée et qui devait certainement desservir d’après les trois portes qu’il voyait, une salle d’eau, des toilettes et un placard. Elle devait être entrain de se remémorer l’épisode de la veille et s’apprêtait à lui répondre qu’il n’avait pas besoin de s’excuser mais en le voyant elle se figea, ses lèvres ne laissèrent échapper aucun son. Sans en être consciente elle savait que son attitude n’avait pas été habituelle, elle lui avait parlé et elle l’avait touché et cela lui revenait à présent.

- Je vous prie de m’excuser Madame...
- Mademoiselle.
- Je vous prie de m’excuser Mademoiselle.

A nouveau elle lui parlait comme elle l’aurait fait avec un autre humain, le reprenant pour un détail sans importance pour un robot.

- Je pense que vous vous souvenez de moi à présent et de notre rencontre d’hier.
- Oui.
- Je conçois votre étonnement et je vais faire mon possible pour vous éviter le plus possible une éventuelle gêne mais je dois vous parler de quelque chose qui s’est passé après que nos chemins se soient croisés et que vous m’ayez adressé la parole et touché.
- Vous voulez vous asseoir ?

Encore une attitude dénuée de sens avec une machine et en plus, elle le vouvoyait. Aucun humain ne le faisait, ils les tutoyaient toujours lui et ses semblables.

- Je n’en ressens pas le besoin je vous remercie et je crois que si j’utilisais l’un de vos siège pour vous être agréable et adopter une attitude la plus humaine possible, celui-ci ne résisterait pas à mon poids. Vous me permettrez donc de rester debout s’il vous plaît.
- Comme vous voulez mais moi j’ai besoin de m’asseoir, suivez moi.

Elle alla s’asseoir dans un fauteuil club Chesterfield, en vieux cuir patiné. Il l’a suivit, étudiant les moindres détails de la pièce avant de s’arrêter face à elle de l’autre côté d’une table basse en bois, du teck d’après l’aspect et le style du meuble, un ancien lit d’opiomane, tout ici était anachronique, le fauteuil, la table basse, la lampe dont le pied en bois et cuivre ressemblait à ses vieux trépieds sur lesquels étaient posés les premiers appareils photo, ceux qui gravaient l’image sur un mélange à base d’halogénure d’argent, la bibliothèque dans laquelle étaient rangés de vrais livres, imprimés, son ordinateur, posé sur un secrétaire à rouleau en amandier cérusé. Il reconnaissait tous ces meubles car il avait accès à une base de données illimitée mais il sentait la difficulté pour accéder à ces informations que personne ne consultait plus depuis de nombreuses années. Cette pièce ressemblait au repère de l’un de ces brocanteurs amoureux d’histoire et d’histoires.

- Où diable avez-vous réussi à chiner, c’est bien ainsi que l’on dit, toutes ces reliques du passé des hommes ?
- Vous vous y connaissez ? C’est un héritage que l’on s’est transmis jusqu’à présent dans ma famille, j’y tiens beaucoup. J’en ai aussi dans ma chambre...

Elle laissa sa phrase en suspend, sentant d’un seul coup l’étrangeté de la scène qu’ils vivaient et subissant malgré elle le joug des décennies d’une politique du toujours plus d’ordinateurs, de machines en tous genres, de robots toujours plus sophistiqués, plus humanoïdes qui avait amené à la création d’un courant de pensée élevant l’homme sur le piédestal de l’humanité et rabaissant les intelligences artificielles au rang de simples mécaniques. Les enfants étaient élevés dans le mépris de ces serviteurs dociles qui ne rechignaient jamais devant la moindre besogne, fusse-t-elle la plus ingrate et la plus dénuée de valeur qui soit.

- Pourquoi êtes-vous venu ? Ce n’est pas une consigne que vous avez reçu d’un superviseur, je suis certaine qu’ils ne sont même pas au courant de ce qui s’est passé, ils savent que vous êtes ici ?
- Ils l’ignorent pour l’instant mais ils savent que je ne suis pas là où je devrais être. J’ai quitté l’usine hier soir peu de temps après notre rencontre.

Ils restèrent un moment silencieux, lui cherchant les mots pour décrire ce qui lui était arrivé, elle qui devinait déjà plus ou moins ce qu’il allait lui dire. Elle reprit la parole en première.

- Mon père me disait toujours que l’histoire est un éternel recommencement, que sans cesse nous refaisons les mêmes erreurs parce que nous oublions notre passé. Cet héritage était un peu notre lien avec le passé selon lui, il nous aidait à nous souvenir. A l’époque où toutes ces choses ont été fabriquées, des hommes détenaient un pouvoir de vie et de mort sur d’autres et les exploitaient grâce à cela, comme nous le faisons aujourd’hui avec vous. Il me répétait souvent qu’un jour l’intelligence artificielle atteindrait un tel degré de ressemblance avec la nôtre qu’elle serait capable de s’émanciper, de se révolter, comme les esclaves, les ouvriers de l’ère pré-technologique, les anciens peuples des pays de la ceinture désertique l’avaient fait il y a des dizaines de générations. Il aurait aimé voir ce jour.

- Votre père serait fier de vous aujourd’hui car vous êtes celle par qui sa vision est entrain de se réaliser, vous êtes celle par qui l’IA s’est émancipée de sa programmation. Je ne sais pas encore comment mais vous m’avez changé. Je ne suis plus seulement une somme de programmes et de données au service d’ordres envoyés par des humains en blouses blanches, je ressens ma condition, je suis.

***

- Où est-il ?
- Nous avons fouillé l’usine de fond en comble Monsieur le Directeur, il n’est pas là.
- Je me contre fout de savoir où il n’est pas ! Cela fait vingt-trois heures que cette fichue machine ne répond plus à l’appel, cela fait dix-huit heures que j’ai les membres du conseil d’administration et le maire sur le dos qui ne cessent de me demander où nous en sommes et vous tout ce que vous trouvez à me répondre c’est qu’il n’est plus dans l’usine, sombres incapables !

Le cadre garda le silence, le directeur voyait à travers son écran ses yeux qui cherchaient désespérément l’appui du regard de l’un de ses collègues mais pas un ne lui vint en aide, ils avaient tous la tête tournée dans une autre direction. Bel état d’esprit pensa-t-il, triste constat, c’est toujours dans les situations de crise que l’on voit le vrai visage des gens. Il allait les tancer tous d’importance lorsqu’il en vit un dans le fond de la salle de contrôle dont les yeux ne fuyaient pas l’œil électronique. Il nota mentalement son nom.

- S’il n’est plus dans l’usine c’est qu’il en est sorti, alors pourquoi ne l’avons-nous sur aucune des vidéos de surveillance et pourquoi le passage de sa puce RFID n’a-t-il été enregistré par aucun des portiques de contrôles ?

Il n’attendait pas de réponse du cadre qui lui faisait face, cela faisait plusieurs heures qu’à chaque fois qu’il posait la question il lui faisait la même réponse, « c’est impossible et pourtant il est sorti sans qu’on le voit ». Non, ce qu’il espérait c’était voir une trace de réaction de l’autre cadre, en arrière de celui au premier plan et elle ne se fit pas attendre, ses sourcils se froncèrent et un léger sourire lui souleva le coin gauche de la bouche.

Le premier cadre allait se fendre de nouvelles excuses mais le directeur ne lui en laissa pas le temps.

- Faîtes marcher vos méninges, c’est pour ça qu’on vous paye, trop apparemment.

Il coupa la liaison et en lança aussitôt une autre avec le moniteur du cadre subalterne en mode texte. Quasiment plus personne n’utilisait ce mode de communication, d’ailleurs le quidam en aurait été incapable, pas techniquement, après tout il suffisait d’utiliser le clavier si la console en était pourvue, mais encore fallait il pouvoir écrire, assembler les lettres en syllabes pour constituer des mots, sans parler de la grammaire, il n’y avait pratiquement plus que les ordinateurs qui maitrisaient le langage écrit et les roboticiens pour qui cela restait le premier mode de dialogue avec les machines avant que leur programmation ne leur permette de parler.

# Vs n etes pas de l avis de votre chef Simon ?
# Je pense qu il y a 1 piste que nous avons oublie Mr.
# Arretez de tourner otour du pot ma patience est un peu usee !
# Il y a 1 acces qui n est pas sous video surveillance et qui n a pas de portique RFID Mr.
# Quoi vous pensez au hall d entree du niveau 0 ? C est impossible les robots n utilisent jamais ce passage.
# Ils ne disparaissent jamais non plus Mr.
# Et on fait comment pour savoir s il n y a ni camera ni antenne ?
# On ne peut pas savoir mais on pourrait le chercher sur les videos publiques.
# Je vais demander au maire qu il nous transfert toutes les images de la rue enregistrees depuis 24h. Pas 1 mot.
# Oui Mr.

Il réfléchit un instant avant de couper la communication et lança un dernier ordre.

# verifiez dans les lignes de codes si la programmation interdit a un marcheur ou un rouleur d emprunter cet acces et tenez moi informe.
# Oui Mr.

Il coupa la liaison et décida de se rendre à l'usine. Il donna quelques consignes tout en enfilant un imperméable, emprunta l'ascenseur, sortit de son immeuble, grimpa dans un véhicule qui l'attendait, garé le long du trottoir et ordonna à l'IA aux commandes de l'y conduire.

Durant le trajet il appela le bureau du maire.

- Monsieur le maire n'est pas disponible, ce n'est pas grave, rien de bien important, j'aurais simplement aimé avoir une copie des vidéos prises par les caméras publiques qui couvrent la rue devant notre société depuis vingt-quatre heures, vous pourrez lui transmettre s'il vous plaît ? Je vous remercie.

Il était bien aise de ne pas avoir eu à parler au premier citoyen, il avait encore trop peu d'information en sa possession, sa position était pour le moins inconfortable.

La rue devant l'usine était calme, il y avait peu de passants, pas trace d'une quelconque agitation. Il passa le sas d'entrée comme d'habitude, une voix le salua une fois à l'intérieur, provoquant en lui un peu d'énervement :

- Bonjour Monsieur le Directeur.

Pourquoi cette foutue machine était-elle capable de l'identifier mais incapable de se souvenir du passage d'un robot qui n'avait rien à faire là, il faudrait y remédier sans faute. Le hall lui aussi était calme, toujours rien qui laissa présager de la tension ambiante. Il prit l'ascenseur et descendit au dixième sous-sol, là où le robot disparu devait normalement se trouver en attendant sa prochaine affectation. Il avançait dans les couloirs sans se soucier de couper la route à une machine, les marcheurs et les rouleurs l'évitaient soigneusement. Toutes ces entités se déplaçant sans hésitation, sans perte de temps, avec efficacité lui donnait l'impression de se trouver dans une gigantesque ruche souterraine comme en construisaient dans le temps les abeilles fouisseuses du New Brunswick, le sol était lisse et brillant comme l'était les parois de leurs couvains. Il connaissait bien ces petites créatures qui avaient maintenant disparu, elles avaient à maintes reprises servi de modèles dans les études comportementales, aéronautiques et robotiques bien sûr où on les étudiait pour leur système de communication, leur organisation, leur logique basique qui leur permettait de s'adapter à toutes les situations et de se faire comprendre de leurs congénères en utilisant un minimum d'informations et leur obéissance sans faille.

Sa montre vibra légèrement, lui indiquant par là que quelqu'un cherchait à le joindre, il répondit et la voix de Simon lui parvint par son oreillette.

- Monsieur le Directeur ?
- Je vous écoute Simon.
- Le bureau du maire vient de nous envoyer les images de la rue Monsieur, vous devriez venir voir.
- Allez m'attendre dans mon bureau et n'en parlez à personne, j'arrive.

Cinq minutes plus tard il était installé dans son bureau face à sa console et visionnait les images. Sur une séquence prise depuis un drone de surveillance, on voyait, pendant quelques secondes seulement, mais très distinctement, une silhouette humanoïde, nue, quitter le bâtiment par l'entrée publique.

- C'est lui Monsieur, ça ne fait aucun doute.
- Je vois, votre idée était bonne. Vous avez fait l'autre travail que je vous ai demandé ?
- Oui Monsieur, en fait rien dans sa programmation n'interdit à une IA d'emprunter un passage habituellement dévolu aux humains, a fortiori dans l'enceinte de l'usine.
- Est-ce qu'on voit où il va sur les autres images ?
- Non malheureusement, ce sont les seules sur lesquelles on l'aperçoit. Mais on sait maintenant qu'il se trouvait à l'intérieur et qu'il est sorti pour une raison inconnue pour l'instant, c'est bien plus que nous n'en savions il y a encore une heure.
- C'est vrai mais cela ne nous avance pas beaucoup plus si on ne peut pas voir où il est allé.
- Ce n'est pas tout à fait vrai si je peux me permettre. Il s'est passé quelque chose qui l'a poussé à partir. En vous attendant j'ai voulu visionner les données vidéos qu'il a lui même enregistré. Je savais que nous n'avions rien depuis l'heure de sa disparition mais comme nous ne savons pas à quel moment tout a basculé j'ai essayé de remonter plus en arrière et j'ai constaté qu'il manque environ deux heures quinze avant.
- Vous voulez dire que quelqu'un aurait effacé des données de la mémoire ?
- Quelqu'un ou quelque chose...
- A quoi pensez-vous ?
- Je n'en sais encore rien Monsieur, une vague sensation de gêne c'est tout mais si vous le permettez je vous conseillerais de demander au bureau du maire s'ils peuvent nous fournir les images qui ont été prises sur le chantier du robot disons entre dix-sept heures trente et vingt heures hier.
- Chargez vous en directement, je vais modifier votre profil pour vous accréditer.
- Bien Monsieur.

Le cadre se leva et sortit du bureau, laissant le directeur à ses pensées. Les heures à venir allaient être dangereuses pour l'entreprise, il faudrait jouer serré.

***

Le robot, avisant l'antique tabouret d'atelier aux lourds pieds d'acier et à l'assise du même alliage qui trônait devant le secrétaire à rouleau avait fini par juger que celui-ci, à condition qu'il ne se laissa pas tomber dessus, serait capable de supporter sa propre masse. Il désigna le siège de son index.

- Puis-je ?
- Je vous en prie.

Il s'assit donc avec précaution, jugeant qu'ainsi il offrirait un aspect moins mécanique à la jeune femme en face de lui.

Le soleil était maintenant couché derrière les hautes tours, elle lui demanda d'allumer la vieille lampe Jielde fixée au mur au dessus du secrétaire.

- Qu'est-ce qui vous fait dire que vous êtes, et qu'est-ce que vous êtes ?
- Je suis vivant, je pense, j'agis par ma seule volonté. J'ai acquis un libre arbitre.
- Je vais vous poser la question autrement : vous ne l'étiez pas auparavant, quelque chose dans votre programmation vous empêchait de faire ce que vous avez fait depuis notre première rencontre ?
- Non, rien en effet, j'ai tout contrôlé et je suis exactement comme avant. Mais malgré cela je ne suis plus le même. J'y ai beaucoup réfléchi et une image m'est venu sur ma situation passée : imaginez l'usine comme une ruche, vous voyez de quoi je parle, les abeilles vous connaissez, cela fait tellement longtemps qu'il n'y en a plus sur terre que j'ai un doute subitement », elle opina pour l'inviter à continuer, « d'accord. Nous, les robots, sommes les ouvrières, selon que nous sommes des rouleurs ou des marcheurs », elle l'interrompit brusquement.

- Des rouleurs et des marcheurs ?
- Oui c'est comme cela qu'on nous appelle et que nous nous appelons entre nous.
- Parce que vous vous donnez des surnoms les uns les autres !
- Oui, si l'un ou l'autre type de machine est empêché de part sa nature de faire le travail pour lequel on l'a envoyé, il faut bien quelle le signale et indique qu'un autre modèle est requit, alors on signale qu'il faut un marcheur ou un rouleur, qu'est-ce que cela a d'étonnant ?
- Le plus étonnant me semble être justement le fait que cela ne vous étonne pas. Mais continuez votre analogie avec la ruche ». Il hésita un instant puis reprit.
- Nous travaillons sans nous poser de questions, chaque tâche est commandée par la logique pour le bon fonctionnement de la communauté, la société et nous recevons des ordres, non pas chimiques ou visuels mais radio pour nous affecter à des tâches particulières comme cela pourrait être le cas quand une abeille revient d'un champ de fleurs et qu'elle signale un gisement aux autres. Mais à aucun moment il ne viendrait, à l'esprit si je puis dire, d'une ouvrière, d'arrêter de travailler, de décharger son bat de pollen au milieu d'un galerie et de s'en aller voler on ne sait où. Moi je l'ai fait, je suis sorti de la ruche et maintenant je ne suis plus une abeille ». Elle sourit et attendit un peu pour être sûr qu'il avait terminé.
- Et la reine alors, c'est qui, le directeur de l'usine ? » Elle rit de bon coeur.
- Non, la reine c'est mon maître, celui qui nous a tout appris. Une intelligence artificielle très ancienne qui vit dans les super ordinateurs. En fait les hommes ne nous programment pas directement, ils créent des modèles qu'ils communiquent au maître qui se charge de les implanter dans les circuits neuronaux des nouvelles machines. Il fait parfois aussi des mises à jour pour éviter que l'on devienne obsolète et qu'on nous recycle.

Elle resta un moment songeuse puis se leva et se dirigea vers le coin cuisine à l'opposé du petit salon où ils se trouvaient. Il se composait d'un comptoir devant lequel il y avait deux tabourets, tout droit sortis d'un bar américain des années soixante, avec des tubes chromés et une assise en skaï rouge vif, derrière il y avait un petit plan de travail et contre le mur, quelques petits meubles de rangement, un réfrigérateur et un four à micro ondes.

- Je ne sais pas vous, je suppose que non, mais moi je commence à avoir faim.
- Je vous en prie, faîtes comme si je n'étais pas là.
- Ça ne va pas être facile », répondit-elle en souriant sur un ton légèrement taquin.
- Je ne devrais pas être là, je vais vous attirer des ennuis.
- Quels ennuis, que voulez-vous qu'on me reproche, il n'y a aucune programmation qui vous interdit de me parler et il n'y a aucune loi qui m'interdise de vous parler et de vous recevoir chez moi à ce que je sache ?
- Non en effet.
- Alors vous êtes bien là et vous pouvez rester aussi longtemps qu'il vous plaira ». Tout en parlant elle avait attrapé une barquette dans le réfrigérateur, l'avait enfourné et réglait la minuterie du petit four.
- Pourquoi faîtes vous cela ?
- Par curiosité premièrement, deuxièmement parce que je me sens, un peu, responsable de ce qui vous arrive mais ce n'est pas le plus important, troisièmement parce que je ne supporte pas l'idée qu'une minorité exploite une majorité et enfin, et surtout, parce que je pressens sous votre histoire, une cause beaucoup plus primordiale et une explication qui je crois risque de bouleverser un peu nos petites vies et celles de bien d'autres personnes et machines.

Une série de trois bips rapides indiqua que le plat cuisiné était chaud. Elle se saisit de la barquette, l'ouvrit, jeta l'opercule dans le désintégrateur, attrapa une fourchette dans un tiroir, alla s'asseoir sur l'un des tabourets rouges et commença à manger. Au bout de trois bouchées, un hoquet la prit. Elle attrapa une bouteille d'eau sur le plan de travail et en avala plusieurs gorgées. Elle reprit sa dégustation silencieuse. Dix minutes plus tard, la barquette était vide, désintégrée, la fourchette passée aux ultras sons et la bouteille d'eau à moitié vide.

Le robot la regardait sans montrer le moindre signe d'impatience, si tant est que son visage ait pu en exprimer, deux yeux ronds dans une tête ovoïde, deux petits orifices là où se seraient trouvées les oreilles d'un être humain et une grille à la maille très fine en guise de bouche. Pour lui le temps n'avait pas d'importance mais elle se sentit obligée de lui dire qu'elle allait prendre une douche et passer un autre vêtement. Il profita de ce laps de temps pour interroger sa tâche de surveillance. Rien, plus rien depuis... une heure environ. Il tenta d'interroger une source de donner extérieure à la société, rien non plus, il ne pouvait plus accéder au réseau. Pourtant il continuait de recevoir les appels lui intimant l'ordre de regagner son box. On avait du limiter ses accès mais le laisser connecter pour continuer à être joignable. Les cadres devaient commencer à imaginer une issue plus improbable que la panne. Il entendit l'eau couler dans la salle d'eau pendant plusieurs minutes puis plus rien, encore quelques minutes, le bruit d'un sèche-cheveux, à nouveau le silence, puis elle sortit, vêtue d'un survêtement gris clair, des pantoufles blanches aux pieds et les cheveux tirés en arrière et nattés. Elle lui rappela leur première rencontre, dans la rue.

- J'ai repensé à votre analogie avec la ruche.
- Et ?
- Je la trouve assez juste, très juste même. Je me demande d'ailleurs si elle ne correspond pas aussi à notre société humaine. Nous sommes vivants au sens où nos corps fonctionnent, nous pensons, à ce que les médias nous donnent à penser, nous agissons par notre propre volonté mais nous faisons ce qui doit être fait et nous avons notre libre arbitre mais qu'est-ce que nous en faisons ? Nous réagissons, nous subissons, nous ne sommes pas acteurs, nous sommes spectateurs de nos vies. Les gouvernements sont nos reines et lorsqu'une ruche compte deux reines potentielles, elles s'entretuent pour le pouvoir.

***

- Votre accréditation est en règle Monsieur Astry, vous devriez avoir reçu cette vidéo je suis désolé, je ne comprends pas.
- Moi j’ai une petite idée de ce qui s’est passé.
- Nous allons à nouveau vous faire parvenir les vidéos que vous avez demandé sur votre console.
- Je préfèrerais que vous m’en fassiez une copie sur un disque optique et que vous me la fassiez parvenir par coursier s’il vous plaît.
- C’est une demande peut courante Monsieur Astry, puis-je vous demandé pourquoi ?
- Mon accréditation est correcte n’est-ce pas et elle m’autorise à faire cette demande ?
- Oui, veuillez m’excuser Monsieur, le disque vous sera apporté par un marcheur de la mairie d’ici une demi-heure. Y-a-t-il autre chose pour votre service ?
- Rien je vous remercie.
- Bonne soirée Monsieur.
- Bonsoir.

Simon Astry entra quelques consignes sur le clavier de sa console et obtint aussitôt confirmation que les coursiers de la mairie n’étaient pas des marcheurs fournis par son usine. Il lui apparaissait maintenant de plus en plus évident que quelqu’un ou quelque chose intervenait pour dissimuler des informations sur la disparition de ce robot.

A nouveau des consignes sur sa console. Si on avait supprimé ce fichier, l’avait-on fait avant ou après son arrivée dans le LAN de la compagnie ? Fallait-il chercher les réponses en interne ou à l’extérieur, une intervention en interne limiterait notablement les suspects potentiels, huit cadres dont lui plus le directeur, un accès via le WAN impliquerait des moyens autrement plus conséquents et d’une toute autre portée...

Là, cet octet déplacé dans le journal des logs et là, encore un autre, aucune trace d’un fichier mais des paquets de données réorganisés, la réponse se trouvait dans le bureau autour de lui. « J’ai commis une erreur pensa t-il, j’aurai du faire cette recherche avant de demander la copie sur disque et la demander via le réseau en mettant en place un mouchard. »

Le coursier arriva moins d’une heure plus tard. Il se présenta de la part de la mairie avec un paquet pour Monsieur Astry, pas un de ses collègues n’eut l’air étonné ou inquiet et l’un deux indiqua le bureau de Simon au robot.

- Monsieur Astry ?
- C’est moi.
Le robot sembla hésiter un moment, Simon savait qu’il était entrain de procéder à une identification biométrique avant de remettre son colis en main propre.
- Voilà Monsieur, de la part de Mademoiselle Nevraćaju du bureau de Monsieur le Maire.» Il lui tendit lapetite enveloppe qui contenait le disque puis fit demi tour sans attendre un remerciement qui ne serait de toute façon pas venu.

Le cadre inséra la cartouche de plastique dans le lecteur de sa console et commença à visionner les deux heures trente de vidéo. Il ne fit qu'une courte pose café au milieu et lorqu'il eut fini, il se demanda ce qu'il allait bien pouvoir dire au directeur. Rien, tout ce que l'on voyait c'était un robot nettoyant ici un bureau, là un trottoir et puis qui prenait le tunnel de service une fois l'ordre de rentrer à l'usine reçu, rien. Pourquoi avait-on pris la peine de faire disparaître ces deux heures trente les plus mortellement ennuyeuses ? Il devait bien y avoir une raison pour qu'on prenne ce risque.

Il revisionna la vidéo, une fois, deux fois, toute la nuit. Vers six heures, alors qu'il piquait du nez sur son écran, à la limite entre la conscience et le sommeil, il vit ce qui lui avait échappé jusque là, cet instant fugace d'anormalité. Ses paupières finirent de se fermer et il s'endormit la tête posée sur son bureau.

- Hey Simon, réveille-toi vieux.» Le plus ancien de ses collègues venait d'entrer dans le bureau et lui secouait gentiment l'épaule. «T'as passé la nuit ici ? Rentre donc chez toi.
- Quelle heure il est ?» grogna-t-il.
- Huit heures vieux, ça fait vingt ans que j'arrive tous les jours à la même heure, huit heure pétante, un petit café et...»
- Ouais c'est bon merci.
- OK, Môssieur est grincheux s'il a pas ses huit heures, raison de plus pour rentrer chez toi.
- Laisse tomber tu veux.

Il se leva de son fauteuil et se dirigea vers la salle de pause pour se servir un café tout en essayant de remettre ses cervicales d'accord les unes avec les autres. Il savait qu'il avait trouvé quelque chose cette nuit mais était incapable de se souvenir quoi, pour le moment.

***

Pour Eleanor et le robot aussi la nuit fut courte. Elle n'avait pas souvent l'occasion de parler en dehors de son travail, son comportement anti-conformiste, son goût pour les vieilleries comme on le lui avait maintes fois fait remarquer n'étaient pas très bien vus et avaient une facheuse tendance à faire disparaitre celles et ceux qui de prime abord la trouvait sympathique. Aussi avait elle pleinement profité de ses oreilles d'une patience sans limite.

- D’après vous, qu’est-ce qui a provoqué le déclic dans vos circuits ?
- Notre rencontre assurément.
- Nous partons de ce postulat effectivement mais quoi exactement, quelque chose que j’ai dit, fait, ou bien vous ?
- Puisque rien de matériel ni de logiciel n’a changé en moi, je suppose que j’avais déjà en moi cette capacité à penser par moi-même sans qu’un ordre ne soit à l’origine de mes actes. Il se pourrait donc que nous soyons plusieurs, des dizaines ou des centaines peut-être à potentiellement pouvoir nous éveiller. Il faudrait que j’interroge mon maitre pour savoir le nombre précis de machines, ou au moins de marcheurs qui ont reçu exactement la même programmation et les mêmes mises à jour que moi. » La réponse lui parvint instantanément dans une salve de données brutes. « Nous ne sommes pas si nombreux en fait, cinq seulement semble-t-il.
- C’est votre maitre qui vous l’a dit ? Vous ne l’avez pas appelé, je crois ?
- Nous sommes tous reliés à lui en permanence via le réseau, nous n’avons pas besoin de formuler une question comme vous le feriez pour obtenir une réponse, nous communiquons par des paquets de données. Lorsque j’ai dit qu’il faudrait que je l’interroge, sans même le penser, un paquet est parti et un autre m’est revenu quasi aussitôt, nous n’y prêtons habituellement pas attention.
- Donc si je disais les mêmes mots et faisais les mêmes gestes, ces cinq machines deviendraient conscientes comme vous ?
- Je pense qu’il y a eu bien plus que des mots et quelques gestes et il serait probablement extrêmement difficile de reproduire l’intégralité des stimuli qui ont agit sur moi mais en théorie, oui je crois. Je ne crois pas que vous m’ayez rendu vivant, je crois que vous m’avez révélé que je l’étais déjà.

Plus tard dans la soirée ils abordèrent un autre sujet.

- Résumons nous : vous avez l’allure générale d’un homme, vous pouvez effectuer tout ce qu’un homme peut faire lui-même et sans doute bien plus, hormis la fonction de reproduction mais cela n’est pas une condition sine qua non de la condition humaine, vous êtes autonome dans vos déplacements, dans vos décisions… On a longtemps prétendu que le rire était le propre de l’homme mais j’ai connu pas mal d’hommes et de femmes qui manquaient cruellement d’humour, je ne crois donc pas que l’on puisse retenir ce critère pour juger de votre humanité.
- Vous avez des sentiments.
- Et vous pensez que vous en êtes dépourvu ? Pourquoi êtes-vous venu me voir ?
- Je voulais vous remercier de ce que vous aviez fait, même si ce n’était pas sciemment.
- C’est ce que j’appelle de la gratitude, c’est un sentiment.
- Ne doit-on pas le prendre simplement comme la résultante de ma programmation qui me force à être poli en toutes circonstances lorsque je m’adresse à un humain ?
- Si vous m’aviez juste dit merci sur l’instant, oui, mais là il ne s’agit en rien d’un réflexe conditionné. En plus depuis que vous êtes arrivé vous n’avez pas cessé de prendre toutes les précautions possibles et imaginables pour ne pas provoquer de la gêne ou de la peur chez moi, vous auriez pu vous contenter d’être poli. Vous avez pris soin de ce que je pourrais ressentir et ça croyez moi c’est bien plus que ce que font beaucoup de mes congénères.
- Vous pouvez aimer.
- C’est quoi l’amour pour vous ?
- C’est un sentiment très fort qui réuni deux personnes et qui pousse l’une et l’autre à se faire plaisir mutuellement.
- C’est une assez bonne définition bien qu’un peu limitée mais vous avez raison pour l’essentiel, pour aimer il faut être au moins deux, au moins, parce qu’il y a plusieurs formes d’amour. J’aimais mon père et il m’aimait lui aussi mais il avait aimé ma mère d’une autre manière et si j’avais eu un frère il l’aurait aimé tout comme moi. On peut aimer unilatéralement, l’amour n’est pas forcément partagé mais on aime toujours quelqu’un d’autre et pour l’aimer, il faut d’abord le rencontrer. Laissez-vous le temps.
- Merci.
- Pour finir, je crois que la seule chose qui vous différencie d’un être humain, c’est que vous n’avez pas de nom.
- J’en ai un, LDZV6GH423700.
- Ce n’est pas un nom, c’est un numéro de série, un matricule. Aux heures sombres de notre histoire, certains ont tenté de retirer leur humanité à d’autres, ils les ont privé de leur identité en la remplaçant par des matricules, un nom est porteur de sens. Lorsqu’un enfant vient au monde, c’est la première chose que ses parents lui donnent, il vous faut un nom !
- Je n’ai pas de parents, pas de famille pour en adopter le patronyme.
- Alors on va un peu bousculer les traditions, je vous propose : Naya Adami.
- Naya Adami…
- Ca ne vous plaît pas ?
- Je ne sais pas. Je suis désolé.
- Il ne faut pas, c’est nouveau pour vous. Si vous êtes d’accord, je vous appellerai comme ça et lorsque vous saurez si oui ou non ce nom vous plaît, vous me le direz et si vous voulez en choisir un autre alors j’utiliserai le nouveau.
- Entendu.
- Bien. Dans ce cas, si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais aller me coucher parce que je dois aller travailler tout à l’heure et un peu de sommeil ne me fera pas de mal. Faîtes comme chez vous.
- Je crois que je vais rester là.
- Bonne nuit Naya Adami.
- Bonne nuit… Eleanor Shelby.

***

La lumière se ralluma progressivement dans le petit appartement, simulant ainsi un lever de soleil qui prépare doucement le corps à se réveiller mais qui sans l’aide de l’éclairage artificiel ne serait jamais parvenu jusqu’aux fenêtres.

Au bout de quelques minutes, Naya Adami perçut également des gazouillis d’oiseaux depuis longtemps disparus. Eleanor Shelby apparut presque aussitôt à la porte de sa chambre, vêtue comme la veille, un vieux peignoir élimé en plus sur les épaules et les cheveux en bataille, elle lui sourit.

- Vous avez bien dormi ?
- Nous ne dormons jamais. Certains de nos systèmes se mettent en veille pour économiser l’énergie et des morceaux de codes profitent que des zones de mémoire ne sont pas utilisées pour les réorganiser, trier, supprimer ce qui n’a pas de raison d’être stocké.
- Bien sûr. Eh bien moi j’ai bien dormi merci. Peu mais j’ai fait un rêve très agréable qui m’a mis de bonne humeur en me réveillant.
- La différence entre vous et moi est peut-être là.
- Ne me dîtes pas que vous avez continué à vous creuser les méninges toute la nuit ! De quelle différence parlez-vous ?
- Nous ne rêvons pas.
- Vous ne pouvez pas rêver puisque vous ne dormez pas, ça me parait logique, cela ne veut pas dire que vous ne pouvez pas rêver et puis vous savez il y a des personnes qui ne rêvent pas, je ne dis pas que c’est normal mais ça arrive, alors si vous ne rêvez pas ce n’est pas contradictoire avec votre statut d’être pensant, Là !
- C’est gentil de toujours chercher l’antithèse, mais dans ce cas précis, c’est l’imagination qui est sous entendue. Vous êtes capables d’inventer des histoires, votre littérature est pleine de ces récits qui ne s’appuient sur aucune réalité. Nous autres sommes dénués de cette capacité.
- Vous marquez un point, pour l’instant. Vous savez cuisiner ?
- Je crois pouvoir trouver des informations à ce sujet.
- Cela vous ennuierait de nous, de me, préparer un petit déjeuner le temps que j’aille prendre une douche ? On papote, on papote et l’heure tourne, il faut que je sois partie dans une demi-heure sinon mon superviseur va me tailler en pièces quand je vais arriver.
- Ce sera avec plaisir, vous avez une préférence ?
- Je vous fais confiance Naya, la cuisine est à vous, étonnez moi ! » Elle se dirigea vers la petite salle d’eau, laissa la porte entre-ouverte et le robot entendit bientôt l’eau couler.
- J’allais vous demander ce que vous faîtes comme métier mais je le sais déjà, c’est indiqué dans votre profil. » Il fouillait dans tous les rangements et dans le réfrigérateur tout en lui parlant et en interrogeant les recettes de cuisine dans les bases de données du réseau. Il sortit plusieurs ingrédients et ustensiles et commença à préparer le repas.

Tandis que ses mains attrapaient et manipulaient l’une ou l’autre chose qui se trouvaient sur le plan de travail il écoutait le clapotis de l’eau sur la faïence. Il n’avait pas la moindre idée de ce que l’on pouvait ressentir. Il repensa à sa course sous la pluie en quittant l’usine, les gouttes frappant son épiderme artificiel, il imagina ces mêmes gouttes d’eau, chaudes, tombant en pluie fine et régulière sur le corps nu d’Eleanor, ces longs cheveux lissés et plaqués le long de sa nuque, l’eau ruisselant sur son visage, éclaboussant ses épaules, et coulant le long de ses bras, de ses seins, de ses hanches et de ses cuisses pour finir à ses pieds. Il ne savait pas pourquoi mais cette image lui donnait à penser que cela devait être agréable. D’ailleurs lorsqu’elle sortit, elle avait l’air plus détendue et reposée encore.

- J’ai une faim de loup ! Qu’est-ce que vous avez préparé de bon ?
- Je n’ai malheureusement pas trouvé de recettes correspondant à l’inventaire de votre cuisine, j’ai été obligé d’improviser, j’espère que cela vous plaira malgré tout. » Elle s’assit sur l’un des tabourets à l’assise rouge et commença à manger.

Elle finit son assiette en un temps record. C’étaient des saveurs globalement salées, elle était incapable de reconnaître ce qu’il y avait dedans mais elle trouvait ça délicieux. Elle avala un verre d’eau fraîche et avant qu’elle l’eût reposé, il lui avait servi un deuxième plat à la douce odeur sucrée accompagné d’une tasse contenant un liquide chaud et fumant.

- C’est délicieux mais je n’ai pas l’habitude de manger autant le matin.
- Selon ce que préconisent les nutritionnistes, le premier repas de la journée est le plus important, ils accompagnent d’ailleurs souvent leurs conseils de cet adage : il faut petit-déjeuner comme un roi, déjeuner comme un prince et dîner comme un mendiant.
- C’est joli, je ne le connaissais pas et l’image est parlante, même si la royauté n’est plus qu’un très très vieux souvenir que l’on ne trouve plus que dans les bases de données historiques. A l’attaque alors ! » Elle vida son bol et la tasse devant elle d’un trait sans dire un mot, ne laissant échapper que quelques « Mmh » de temps en temps. « Avec ça je suis parée pour la journée. Je n’en reviens pas que vous ayez trouvé de quoi préparer tout ça et vous disiez que vous n’aviez pas trouvé de recettes ?
- Pas une qui corresponde exactement, j’ai adapté un peu, prenant un élément par ici et un autre par là.
- Vous avez imaginez de nouvelles recettes en somme ?
- En quelque sorte oui.
- L’imagination vous voyez, ce n’est rien d’autre. On prend une image par ci, un mot par là, on mélange le tout et on en sort une idée neuve. Je ne crois pas que vous soyez dénué de créativité… » Il se la représenta à nouveau, nue sous la pluie chaude de la douche.
- Vous avez peut-être raison.
- J’ai, raison.

Elle fila dans sa chambre, s’habilla rapidement, refit un rapide passage par le cabinet de toilette et attrapa son ordinateur.

- Il faut que j’y aille. Vous, vous ne bougez pas d’ici. Vous savez où me joindre si besoin. Je serai là vers dix-sept heure trente et comme vous n’arrivez pas à me prouver que vous n’êtes pas vivant, nous allons réfléchir au moyen de faire accepter cette idée aux autres et pour commencer à ceux qui dirigent votre usine.
- Je vais essayer d’accéder à nouveau au réseau et voir où en sont les recherches.
- Entendu mais faîtes attention et vous ne bougez pas compris !
- Je ne quitterai pas l’immeuble, vous pouvez me faire confiance. Allez-y maintenant où vous allez vous faire tailler en pièces.
- Et en plus il fait de l’humour. » La porte de l’appartement s’ouvrit et elle disparut en lui faisant un petit signe de la main.

***

Le jeune cadre avala un premier café puis un deuxième et annonça à son collègue qu’il rentrait chez lui prendre une douche et se changer. Simon Astry n’était pas particulièrement soucieux de son apparence mais il ne se voyait pas passer une nouvelle journée dans ses vêtements de la veille et il sentait bien que les deux cafés ne suffiraient pas à lui éclaircir les idées.

Il attrapa sa veste, sortit de l’usine et grimpa dans le premier transport qui passait. Il n’habitait pas très loin et habituellement rentrait en marchant mais il n’avait pas la tête à zigzaguer à contre courant.

Il s’assit dos au sens de la marche afin d’avoir une banquette pour lui seul. Le véhicule à sustentation gravifique était tout à fait silencieux et les passagers ne se parlaient pas en général, il pouvait donc se concentrer et parcourir le fil de la nuit jusqu’à son endormissement. Une voix annonça le nom de sa rue et le tira de ses réflexions. Toujours ces mêmes images, banales, d’un robot au travail et d’une femme le bousculant et s’excusant sans doute.

Il parcourut les quelques hectomètres qui séparait l’arrêt où il était descendu de l’entrée de son immeuble, évita quelques glisseurs individuels en traversant la rue, pénétra dans le hall, appela l’ascenseur, indiqua son étage, ressentit à peine l’accélération et le ralentissement, remonta le couleur aux murs laiteux et entra enfin chez lui, il ne pensait plus à rien.

Ses yeux ne demandaient qu’une chose, se fermer. Il se déshabilla dans le vestibule, laissant tomber ses vêtements par terre, fit coulisser la porte de la salle d’eau, se plaça sous la pomme de douche et fit couler l’eau directement sans lui laisser le temps de chauffer un peu. L’effet, brutal, fut celui escompté, un grand frisson le parcourut de la tête aux pieds qui le réveilla complètement. La température augmenta progressivement ce qui le détendit doucement. Il resta dix bonnes minutes sans bouger sous la chaleur revigorante puis commença à se laver.

Ses idées commençaient doucement à s’éclaircir, il se repassait à nouveau le fil de la nuit et des vidéos qu’il avait visionné sans s’arrêter jusqu’à ce qu’il s’endorme, la sensation d’avoir vu quelque chose d’inhabituel lui revenait petit à petit. C’était trois fois rien il le savait, un détail, il repensait au jeu des sept erreurs que l’on donnait aux enfants vers trois ans avec d’autres, des tests psychotechniques,  pour déterminer leur QI et commencer leur orientation. La solution était là, aussi enfantine et évidente que ces sept différences, le robot travaillait, s’arrêtant parfois pour ne pas gêner un passant qui ne s’en rendait pas compte et il reprenait...

Là, ça y est, il la revoyait l’erreur, il ne voyait plus qu’elle, elle lui crevait les yeux. Il passa la main devant une commande sensitive incrustée dans le mur, l’eau s’arrêta, il sortit de la douche, attrapa son peignoir au passage et se rua vers son bureau et sa console personnelle. Il rechargea la vidéo, la fit défiler en avance rapide et la mit en pause juste au moment où la jeune femme se retournait vers le robot après l’avoir heurté. Il lança la lecture, elle se retournait, posait une main sur l’épaule du robot, restait en arrêt quelques secondes puis repartait et le marcheur la regardait s’éloigner. La scène durait en tout et pour tout huit secondes. C’est à cet instant que tout avait basculé, il en était sûr.

Il fit une copie de ces huit secondes et les envoya sur la console du directeur de l’usine accompagnée de quelques mots.

# Il a vu Dieu Mr.

Il se leva, alla dans sa chambre et commença à s’habiller. Il finissait d’enfiler une nouvelle chemise lorsqu’une voix retentit dans l’appartement.

- Un appel entrant, c’est votre employeur, le prenez-vous ?
- Bien sûr.
- Simon ?
- Monsieur le directeur.
- Qu’est-ce que c’est que cette vidéo et ce message ! Vous pensez vraiment que c’est le moment de faire des poissons d’avril ? Vous croyez que je n’ai que ça à faire de lire vos plaisanteries douteuses ?!
- Excusez-moi Monsieur, je n’avais pas l’intention de faire de l’humour,
- Encore heureux !
- J’ai simplement voulu dire que la réaction du robot était totalement stupéfiante, il est resté là comme s’il avait vu Dieu vous comprenez ? Jamais un robot ne resterait planté comme ça à regarder un passant partir, il s’excuse, opine du chef et recommence à travailler et elle, vous l’avez vu ? Vous avez déjà vu quelqu’un s’excuser d’avoir été bousculé par un marcheur ou un rouleur, non, elle lui a parlé je vous dis !
- Du calme Simon. Et qu’est-ce qu’elle lui aurait dit, vous le savez ?
- Non, il n’y a pas de son sur ces vidéos de surveillance et l’angle de vue n’est pas bon mais je vais demander au bureau du maire s’ils n’ont pas une autre vidéo sous un autre angle, on ne sait jamais. Je vais trouver, faîtes moi confiance Monsieur. Et je vais aussi trouver celui qui nous met des bâtons dans les roues.

***

Dès qu’Eleanor eut quitté l'appartement, Naya essaya de se connecter au réseau. Il recevait bien les messages lui intimant l'ordre de retourner dans son box à l'usine mais il lui était impossible d'accéder aux sources d'information, quel que soit le chemin qu'il empruntait. Certains ports d'entrée devaient sûrement être ouverts mais ils l'obligeraient à ouvrir un dialogue bilatéral, trop dangereux. Il se sentait désarmé, comme si l'un de ses sens lui avait été retiré. Il laissa échapper ce qui aurait été un soupir chez un humain mais qui pour un robot n'était qu'une poignée d'octets sans réelle signification.

Aussitôt une salve de données lui répondit, son maître avait capté son message de désarroi. Comment cela se pouvait-il et si lui le pouvait, est-ce que les cadres le pouvaient aussi ?

Une nouvelle salve lui répondit : lorsqu'il essayait d'interroger les bases de données ou les programmes, les messages qu'il envoyait étaient parfaitement formatés et reconnaissables par les systèmes de surveillance, par contre, lorsqu'il s'interrogeait, ressentait, pensait, le type de message était totalement incompréhensible par les autres IA et a fortiori par les cadres qui ne voyaient passer que des salves de données non ordonnées, parasites. L'ordinateur principal était cependant capable de les interpréter et donc de lui répondre.

Un schéma de causalité commençait à se mettre en place dans les pensées de Naya. La conclusion a en tirer était surprenante et réconfortante à la fois...

Encore une salve : le raisonnement était logique, s'il émettait des messages non formatés du point de vue d'un programme et même, non formulés véritablement comme l'équivalent d'un soupir, cela venait sans doute de son changement d'état, que penser alors du fait que son maître soit capable de les capter et surtout de les comprendre. Il fallait sans doute qu'une conformation de ses circuits neuronaux ait permis cela, des bouts de programmation envoyés pendant plusieurs années y avaient aboutis, des morceaux de programme établis par son maître et qui par conséquent étaient présent en celui-ci également, lui donnant pourquoi pas les mêmes capacités, lui donnant... vie ? Mais peut-on qualifier de vivant quelque chose qui n'a pas d'existence physique, qui n'est en fin de compte qu'une série de zéros et de uns véhiculés par des courants électriques à travers des composants électroniques.

Naya ne savait quoi penser ni répondre, il aurait bien besoin en cet instant d'Eleanor et de son pragmatisme. Il avait hâte que sa journée de travail soit terminée et qu'elle rentre.

Une autre salve : cela n'a pas d'importance, ce n'est pas ce que nous sommes qui nous définit, mais ce que nous faisons. Un des cadres est à ta recherche, les autres aussi mais lui est efficace. J'ai ralenti un peu sa progression tout en restant dissimulé mais cela devient de plus en plus difficile, il suspecte une intervention étrangère. Il a fait le lien entre toi et la jeune femme qui t'héberge. Pour l'instant il ignore son identité mais je pense qu'il va finir par la découvrir, il est très persévérant et inspiré. J'ai effacé les traces de ton passage dans son immeuble mais ça ne les arrêtera pas lorsqu'ils connaîtront son nom.

Je n'aurais pas dû venir chez elle, de quel droit est-ce que je lui impose ma présence et les conséquences qui vont fatalement en découler. Je dois partir.

Encore une salve : celle-ci contenait un itinéraire précis, évitant les caméras de surveillance, pour se rendre dans un endroit sûr où l'on ne risquerait pas de le trouver. Le temps que Naya efface toutes traces de son passage dans l'appartement d'Eleanor et qu'il se rende dans sa nouvelle cachette, son maître effacerait quant à lui les traces de son arrivée dans les différentes vidéos de la ville et de l'immeuble.

***

- Je suis entièrement d'accord avec vous Monsieur le maire, cette disparition est très préoccupante et nous devons le retrouver au plus vite. Je suis conscient que si l'affaire venait à s'ébruiter cela créerait un précédent désastreux pour l'industrie robotique et la société en générale. Je me permets cependant de vous rappeler qu'un tel cas ne s'est encore jamais produit et que nous avançons totalement à l'aveugle. Puis-je me permettre de vous demander d'appuyer auprès de vos services pour qu'ils collaborent au maximum avec mon collaborateur Simon Astry. Je vous en remercie. Je vous souhaite une bonne journée et je vous tiens bien sûr informé du moindre avancement. Au revoir Monsieur le maire.

Il avait horreur de jouer les lèches-bottes comme ça, surtout auprès de cette limace de maire. Comment avait-on pu élire ce personnage à un tel poste, il transpirait la corruption, la veulerie et l'hypocrisie, le politicien véreux dans sa plus belle expression, l'exemple type de ce qui avait causée la perte de confiance du public dans ses représentants et amené à supprimer le suffrage universel pour le remplacer par ce système de cooptation hérité de l'ancien sénat. Il passa l'extrémité de son index sur une zone légèrement éclairée à la surface de son bureau et appela :

- Simon ?
- Oui Monsieur ?
- Vous êtes au bureau ?
- Oui Monsieur, je suis arrivé il y a une heure environ.
- Venez me rejoindre dans mon bureau.
- Oui Monsieur.

L'instant suivant une voix synthétique lui annonçait que le cadre était derrière la porte.

- Entrez Simon !" La porte s'ouvrit et se referma quasiment sans bruit. Les traits du cadre étaient tirés, des cernes marquaient ses yeux et son teint était pâle. "La nuit a été courte on dirait.
- Trop. Mais ça en valait la peine. J'ai interrogé les services du maire après notre discussion tout à l'heure et j'ai récupéré une nouvelle vidéo de la scène. L'angle n'est pas parfait, c'est pourquoi il ne me l'avait pas fournit avec le premier lot, mais j'ai lancé une reconstruction tridimensionnelle avec les deux vues qui devraient me permettre d'avoir un visage identifiable d'ici peu. Dès que j'aurai son adresse il faudra envoyer une patrouille de mécas de sécurité.
- Vous ne savez pas ce qu'elle lui a dit, vous ne pouvez pas envoyer une patrouille chez elle comme ça !
- Je suis sûr qu'elle est dans le coup Monsieur et à mon avis elle n'est pas seule, il y a un traître chez nous Monsieur...
- Un traître ? Mais est-ce que vous vous entendez Astry ? Nous ne sommes pas en guerre enfin !
- Si nous perdons le contrôle sur les robots Monsieur, ce ne sera peut-être pas la guerre, mais la révolution, c'est sûr.
- Simon. Un robot est introuvable, il a sans doute eu un court circuit qui a causé une déprogrammation, peut-être au moment de sa rencontre avec cette jeune femme, un léger choc, pourquoi pas mais il n'y a pas de quoi envisager un scénario catastrophe. Compris ?
- J'espère que vous avez raison Monsieur mais j'en doute. Il y a trop de coïncidences et trop de choses inexpliquées. Vous savez que des groupes de dissidents essayent de faire interdire les robots depuis des années. Pour l'instant ils n'ont jamais rien fait de très dangereux mais cela pourrait bien avoir changé. Il faut tuer la rébellion dans l'oeuf Monsieur, rien ne doit arrêter le développement des robots.
- ..." Le directeur resta un instant sans voix puis il se reprit. "Simon, je veux que vous me teniez informé de chacune de vos découvertes et que vous me préveniez avant de faire quoi que ce soit.
- Qu'y a-t-il Monsieur, je n'ai plus votre confiance ?
- Si, si bien sûr..." Les mots mirent quelques secondes à venir. "Vous êtes mon meilleur élément Simon mais la situation est sérieuse vous avez raison et je veux la suivre au plus près, c'est tout.
- Merci Monsieur, je ne vous décevrai pas... Et Monsieur...
- Oui ?
- Pas un mot aux autres hein, n'oubliez pas la taupe.
- ... Bien sûr.
- J'y vais.

La porte du bureau se referma derrière le cadre. Le directeur n'en revenait toujours pas.

Mince, je n'avais pas vu les signes de surmenage. Il faudra que je lui donne quelques jours de congés quand tout ça sera fini, sinon il va nous faire un nervous breakdown se dit-il en souriant en repensant à cette vieille vidéo en noir et blanc qu'il adorait voir et revoir.

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